Agen devient mon alphabet
Jacques Jasmin (1798-1864)
("Mes nouveaux souvenirs", traduit de l'occitan par P. Gamarra)
Un jour, ma mère sut par le carillonneur
que j'apprenais très bien, que j'étais des meilleurs
en classe et que j'allais faire belle carrière.
Je lisais en français, en latin!
Pauvre mère,
ce fut pour elle un éblouissement.
Elle me bâtissait, comme toute maman,
sur des sables dorés des palais de chimères.
Il lui tarda de m'éprouver. Mais, comment faire?
On ne voyait chez nous ni livre, ni lecteur.
Les mères trouvent tout dans le fond de leur cœur.
Et le jeudi suivant, voilà qu'elle m'explique
qu'elle a vu dans une boutique
des toupies vertes et des bleues.
Quelle est donc celle que je veux ?
Et nous voilà partis en cherchant l'écriteau
annonçant les toupies arrivées de Bordeaux.
- Jacques, dis ce qui est écrit sur cette enseigne-là, cette pancarte-ci !
Et moi, de lire très vite
machinalement, tout ce que je vis
sans qu'un seul nom ne me résiste.
Notre ville d'Agen, elle la connaissait,
mais nous ne trouvions point le marchand recherché!
Riant sous cape et sans mot dire,
elle me conduisit du Bazar du Palais
jusqu'au Vieux Chapelet.
Agen ne fut pour moi qu'un alphabet
où d'une rue à l'autre, elle me faisait lire.
La Maison Montariol nous apparut soudain.
Ma mère y pénétra et aussitôt revint
pour m'offrir quatre agates blondes
avec une toupie, la plus belle du monde
et deux baisers parmi les plus tendres vraiment.
Je compris bien plus tard la fierté de maman
et de ces deux baisers, je garde souvenance.
Mon cœur palpite quand j'y pense


