En finir avec la République des pansements

Voilà un « Printemps » qu’il n’aurait peut-être pas goûté, Jules Ferry, lui, l’austère, le prudent, le timide, le Lorrain, « le Prussien », l’antithèse des grandes gueules de la IIIème, Gambetta, Vallès, Clémenceau, Boulanger. Pardon Jules, votre ville natale, qui se déploie sous la Ligne bleue (1), va fêter ce que vous fûtes. Elle va vendre des assiettes où vos rouflaquettes baigneront dans la sauce à l’ail, des stylos qui griffonneront des âneries, voire même, c’est à l’étude, une gnôle que l’on cloîtrera dans un carafon de même forme que votre auguste buste. Mon Dieu.

Nous avons la prétention de croire le contraire ; qu’il aurait adoré, Jules Ferry, ce « printemps » des idées. Idées simples, simplement neuves et réformistes, germant au hasard des palabres, au fil des débats, au coin des conciliabules. Idées révolutionnaires, audacieuses, folles, à la noix… qui dit mieux. Le mélange et l’agitation sont un bon remède contre la dictature des idées reçues. On s’y met donc à plusieurs pour agiter le shaker, décrotter les clichés et inventer demain. La seule grande idée reçue à peu près acceptable depuis 1881 n’est-elle pas que ça va de mal en pis ? Le débat est ouvert.

Mais ça n’allait pas si bien pour Jules en 1881. A droite, à gauche, à soutane, en trois-pièces, les tenants de l’ordre établi et de l’idée reçue lui menaient la vie dure. Sa vie a été un combat… oui, d’accord, pour l’égalité des chances, la liberté de la presse, la République, le suffrage universel, le rayonnement de la France (c’est ainsi qu’il justifiait sa politique colonialiste)… mais au fond, en arrière-fond, son combat le plus fondamental est celui du droit à inventer, à transgresser, à renouveler. Le droit au culot, à construire un lendemain, à penser qu’il ne sera pas comme hier. C’est pour cela, d’abord, que nous aimons celui qui fut, selon l’expression de l’un de ses biographes, Jean-Michel Gaillard, « un des pères de la démocratie moderne ». Le pédagogue Ferry aurait sans doute honni cette société du boniment, de l’apparat, de l’immédiat, ce XXIème siècle où les solutions aux problèmes ne se dégotent plus dans la boîte à outils mais dans l’armoire à pharmacie : finie la République des idées, vive la République des pansements ! Car il ne s’agit plus de convaincre mais de vaincre sur le champ, de plaire donc. Séduire plutôt que construire. Ferry n’a pas plu à son temps. Il a fallu attendre quelques générations d’instituteurs pour qu’on en appelle à sa sagesse, son intransigeance, sa moralité, sa rigueur ; qu’on le supplie et le prie de revenir, qu’on le vénère entre Bastille et République dès qu’un ministre de l’Education nationale vient, à tort ou à raison, le retourner dans sa tombe et chatouiller les habitudes. Avec le temps, va, tout s’en va… Et l’intransigeance se dit rigueur morale. Ferry a subi, plus que d’autres, cette lessive des ans. Exit le « Ferry famine », « Ferry Prussien », « Ferry Tonkin », bonjour Ferry héros. Sauf pour Simon, ce jeune collégien dont je croisais hier le père et, pour le mêler à notre conversation d’adultes, que j’interrogeais : « tu sais qui c’est, toi, Jules Ferry ?».

« Ah oui », me répondait le gamin, « cet enfoiré qu’a rendu l’école obligatoire ». Ouf, avec le temps, tout ne s’en va pas…

Giheff

(1) Il s’agit de la Ligne bleue des Vosges dont beaucoup d’historiens affirment qu’elle est une trouvaille de Jules Ferry, dans son testament : « Ceci est mon testament. Je lègue à ma femme bien aimée, Mathilde Eugénie, née Risler, à celle qui m'a révélé la vie heureuse, qui m'a soutenu dans l'épreuve et qui a été la compagne de mon esprit et la lumière de ma conscience, l'universalité des biens meubles et immeubles qui m'appartiendront au jour de mon décès. Je lègue à mon neveu, Abel Ferry, tous mes livres et toutes mes armes. Qu'il les garde en mémoire de l’oncle dont il est adoré et qui a mis en lui toutes ses espérances. Qu'il porte dignement et qu'il défende en toute circonstance le nom que son père et son oncle, après tant de générations d'honnêtes gens, ont honoré et mis dans l'histoire. Qu'après nous il aime sa tante Jules comme une mère et comme un père, c'est à dire comme un guide infaillible, qu'il serve son pays et qu'il l'aime plus que sa vie. Je prie ma bien aimée de donner à Mathilde Charras, en mémoire de la part qu'elle a prise à la fondation de mon bonheur intime, notre bel Henner ovale. Je désire reposer dans la même tombe que mon père et ma sœur, en face de cette ligne bleue des Vosges d'où monte jusqu'à mon cœur fidèle la plainte touchante des vaincus. Je ne veux, bien entendu, d'aucun prêtre à mes funérailles. Fait à Paris le cinq avril mil huit cent quatre vingt dix. Jules Ferry 1 rue Bayard »

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