Edgard Pisani
UN ARCHITECTE PLUTOT QUE DES RACCOMODEURS
Dialogue avec Edgard Pisani,
Président du «Printemps de Jules Ferry» 2009-2010
Dans l’œuvre de Jules Ferry, entre les lois sur les libertés de réunion, syndicales, de la presse et les lois scolaires (qui toutes restent d’actualité), c’est le triptyque gratuité-obligation-laïcité de l’école qui a marqué et marque encore l’opinion et reste singulièrement attaché à la personnalité de Jules Ferry. Comment l’expliquez-vous ?
Edgard Pisani : La République avait été proclamée en 1870 et confirmée en 1875 à une voix de majorité. Analyses faites, il apparut que ses adversaires étaient, pour l’essentiel, des ruraux et que ceux-ci étaient majoritairement des «analphabètes» ou des êtres ayant fréquenté les écoles tenues par les «curés». Il apparut dès lors que seule une éducation obligatoire aurait le double mérite : de former les êtres capables de devenir des citoyens conscients et responsables ; et de préparer les travailleurs compétents dont la modernisation qui s’annonçait disait leur rôle dans une économie en mutation.
Ainsi faut-il énoncer la trilogie fondatrice en partant de l’obligation, celle-ci exigeant que soient retenues la gratuité et la laïcité, ce dernier concept n’ayant pas le sens exclusif qu’il devait acquérir plus tard : Jules Ferry n’écrit-il pas aux maîtres : «nous
vous confions ce que nous avons de plus précieux au monde : l’âme de nos enfants».
Ainsi se comprend la violence avec laquelle les conservateurs s’opposent aux lois scolaires de Jules Ferry, le républicain.
«Il nous faut cesser de considérer l’éducation-formation comme un monument mais comme un Etre qui vit dans le temps et doit s’adapter pour façonner le temps»
Jules Ferry a essentiellement travaillé sur une égalité d’accès à l’éducation dans le primaire, considérant que cette instruction était la base de tout et constituait un socle. N’y a-t-il pas une lacune ? Et n’y a-t-il pas aujourd’hui le besoin d’un Jules Ferry œuvrant à l’identique sur les enseignements secondaire et supérieur ?
La chose est évidente et aujourd’hui, après vingt cinq ans de réformettes, le temps est venu, non plus de réformer mais de repenser tout notre ensemble d’Education-Formation : les familles, les êtres, les tâches, le monde. Le changement lui-même a changé et change au point qu’il nous faut imaginer une «fonction» et un organe d’évaluation, invention, expérimentation, généralisation ; or rien n’est plus difficile. L’éducation doit évoluer suivant ses «règles» pour demeurer capable de jouer son rôle dans un monde, une France, des êtres qui changent sans cesse.
Cette fonction permanente de mise à jour a quelque chose de contradictoire avec le caractère «institutionnel» de notre système dans sa complexité: la maternelle et le primaire, le secondaire, le «carrefour» de l’adolescence et la propédeutique, l’enseignement supérieur. Sans oublier la «formation permanente» qui durera bientôt plus que l’éducation elle-même.
Il nous faut un Jules Ferry mais, dépassant notre «institutionnalisme», il nous faut cesser de considérer l’éducation-formation comme un monument mais comme un Etre qui vit dans le temps et doit s’adapter pour «façonner le temps»
Il nous faut, à la vérité, inventer une éducation nouvelle qui nous aide à évoluer avec la civilisation qu’elle façonne. Il nous faut, pour l’essentiel, repenser notre jacobinisme et notre cartésianisme dont les inconvénients l’emportent désormais sur les mérites.
On dit de Jules Ferry qu’il est le Père de l’école de la République, qu’il est le fondateur de l’Education Nationale. Jean-Michel Gaillard (qui a écrit l’une des biographies les plus complètes de Jules Ferry, Fayard, 1993) parlait même de Jules Ferry comme de l’un des fondateurs de la démocratie moderne. Vous partagez ce point de vue ?
Assurément : la République appelait l’école qu’il a inventée pour elle et qui, administrée par elle, doit la façonner au gré des temps qui changent non pour les subir mais pour les façonner.
Les raccourcis de l’Histoire, et le traitement de l’actualité – de l’époque – superficiel, ont contribué à faire de Jules Ferry un antireligieux, «un bouffe-curé» dirait-on vulgairement. Cette vision est-elle vraiment une imposture, une injustice ? Son anticléricalisme a-t-il été mal expliqué ?
Il était plus un agnostique qu’un athée, l’agnosticisme étant la «doctrine philosophique qui déclare l’absolu inaccessible à l’esprit humain». Sans doute cette doctrine lui interdisait-elle d’accepter que la religion exerce le pouvoir au gré de ses certitudes. De même son agnosticisme le conduisait à refuser au pouvoir de se mêler de croyance.
Quel regard portez-vous sur l’enseignement moral auquel Jules Ferry tenait par-dessus tout dans l’engagement des instituteurs (il l’explique à merveille dans sa lettre aux instituteurs de 1883) ? D’aucuns souhaitent cantonner le rôle de l’enseignant à l’apprentissage de règles techniques et réfutent cette mission de «deuxième parent» de l’instituteur.
Devant un auditoire qui comptait beaucoup d’enseignants, j’ai eu l’occasion de prononcer le mot «d’éduquer». Dix doigts vengeurs se sont levés et je me suis entendu dire : «nous n’éduquons pas, nous instruisons». Débat animé, ardent où je lançais : «j’ai lu une circulaire de Jean Jaurès qui proclamait : «vous n’enseignez pas tant ce que vous savez que ce que vous êtes ».
La laïcité n’est-elle pas aujourd’hui, dans la sphère éducative et plus largement dans la société, plus en danger qu’elle ne l’était en 1881 et 1882 ?
Dans nos sociétés, la laïcité n’est pas la seule à connaître cette évolution ; de leur côté, les religions la connaissent toutes. Ainsi, les talibans sont en conflit avec des musulmans convaincus. En dépit de leurs croyances fondatrices, les religions sont, pour être entendues, appelées à tenir compte de l’évolution des connaissances et des civilisations.
En quoi Jules Ferry est-il moderne ?
Il l’est, en effet. Il l’est en ce qu’il refusait toute confusion entre religion et politique ; ce refus ne l’a nullement entraîné à contester les croyances et l’exercice des cultes. Il l’est dans la mesure même où il a cherché à sauver le respect des valeurs dansl’évolution des connaissances et des sociétés.
«Le temps est venu d’une vraie et substantielle Conférence, se situant au-delà de la négociation syndicale»
La Ville de Saint-Dié-des-Vosges initie «Le printemps de Jules Ferry». Un hommage, mais bien plus encore un moyen de contribuer, hors ou au bord du champ des institutions classiques, au débat fondamental sur le rôle de l’école dans la société. Quelle est votre principale attente d’un tel événement ?
Les nombreux échanges que j’ai eus et que j’ai encore avec les enseignants et les parents, tout ce que j’ai appris de l’enseignement agricole et de ses innovations, mes lectures qui, quelques fois irritantes, m’ont toujours aidé à connaître et à comprendre les contradictions qu’il y a souvent entre la pensée et le propos. Les enseignants savent d’expérience que l’éducation doit être repensée mais ils redoutent ces pratiques innombrables qui ont ébranlé leur édifice et l’ont dévalué aux yeux des politiques comme des élèves et des parents. Ils contestent les raccommodeurs et, silencieusement, rêvent d’un architecte qui, les considérant comme les acteurs, travaille avec eux, élabore un projet avant d’ouvrir un grand chantier. Le temps est venu d’une vraie et substantielle «conférence» qui, se situant bien au-delà de la négociation syndicale, fasse que tous ceux qui y ont un intérêt fondamental construisent ensemble la maison commune de la jeunesse de France. Il en est temps.
Pourquoi avez-vous accepté de présider la première édition de «Printemps» ?
Parce que vous avez eu la bonté de me le demander et qu’élaborant un livre intitulé «Education d’abord. Formation toujours», j’ai encore beaucoup à apprendre. Il en est temps puisque, y travaillant depuis deux longues années, je pense l’écrire à partir d’octobre. Comme en matière d’agriculture, ma recherche a commencé par une analyse des besoins, ceux des enfants, de la société, du pays et, en même temps, ceux des êtres qui s’y consacrent et de l’édifice éducatif.Une politique est un pacte entre le pays qui dit ses besoins et les «acteurs» qui disent à quelles conditions ils peuvent les satisfaire. Pour répondre à Bachelard : l’éducation est faite pour tous les êtres qui constituent la société et la société doit donner à l’Ecole tous les moyens dont elle a besoin pour les y préparer.Un pacte, pas un marché, le défi étant de créer un système stable évoluant paisiblement avec les découvertes du monde et les besoins du Pays comme de ses enfants pris individuellement.
Vous écrivez actuellement un livre sur ces questions. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
Toute ma vie a été habitée par le souci de l’Education-Formation. Les multiples «réformes» auxquelles on l’a soumise au gré des années ne lui a guère permis de répondre aux besoins individuels et collectifs, présents et futurs. Ma recherche part de l’analyse de ces besoins ; elle n’aboutit pas à un système défini de pied en cap mais à une esquisse des règles et structures capables d’y conduire. Ma démarche doit beaucoup à l’invention au gré de laquelle, en 1961, 10% du temps scolaire sont mis «hors programme» pour être consacrés à des activités- découvertes choisies par accord entre maîtres et élèves.
Il n’y a pas de vrai progrès dont l’élève ne se sente, peu ou prou, l’initiateur. Ainsi naissent et se développent la capacité, le goût de «s’inventer» et donc le sens de la responsabilité personnelle : instruire est fondamental mais ne suffit pas. Il nous faut éduquer !
Le 17 mai 2009 / Propos recueillis par Vianney Huguenot