Entretien avec Gilles Laporte

La barbe fleurie de Gilles Laporte voisine avec la moustache de Clemenceau-Bénureau dans le film de Jacques Rouffio

Jules Ferry, un personnage passionnant !

Entretien publié dans le magazine «Notre Saint-Dié-des-Vosges» d’avril 2010 et sur le site internet http://www.saint-die.eu/

Romancier vosgien bien connu, Gilles Laporte a une époque de prédilection : le XIXe siècle. Et forcément, quand on parle de ce siècle, émerge la figure de Jules Ferry. Homme de l’écrit, mais présent à l’image dans le film de Jacques Rouffio, Gilles Laporte nous parle de cette expérience, de l’école, de la Lorraine, de son dernier livre, de notre époque aussi. Et du Printemps de Jules Ferry bien sûr.

Vous avez participé au film de Jacques Rouffio «Jules Ferry» qui a été présenté au grand public le 19 mars à l’Espace Georges-Sadoul. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?

Gilles Laporte : Cette prestation était assez courte, car je ne suis que quelques secondes à l’écran. Pour moi c’était une aventure assez exceptionnelle. J’avais déjà écrit des scénarios et des dialogues d’œuvres pour la télévision (documentaires et œuvres de fiction). Mais ce film était ma première expérience de l’autre côté de la caméra. Sur le plan technique, cela m’a beaucoup intéressé. Comme bien sûr la rencontre avec Jacques Rouffio ! Et puis il y avait le thème du film, Jules Ferry, qui est un personnage passionnant. Je trouve qu’il incarne parfaitement le XIXe siècle, qui est mon siècle de prédilection. De ce siècle, il incarne les certitudes, les interrogations, les ambiguïtés, les espoirs…

Justement, que retenez-vous de marquant dans cette époque ?

Ce siècle est une transition entre des anciens régimes et un nouveau, il voit la naissance de l’empire colonial qui mourra durant le siècle suivant… Sur le plan de la création, il est très fécond et novateur, il rompt avec l’académisme et invente de nouvelles formes d’expression. C’est le siècle de la révolution industrielle, qui voit aussi l’apparition de rapports sociaux complètement nouveaux issus du saint-simonisme, du fouriérisme et du marxisme, qui découlent de l’industrialisation. Un nouveau type de patronat a émergé et de nouvelles organisations sociales, dont l’une des réalisations emblématiques est le familistère créé par l’industriel Godin. Pour moi, la République de Jules Ferry, c’est un système où chacun contribue à l’effort de tous mais où chacun doit pouvoir recevoir sa part… Une réciproque qui n’est plus vraie aujourd’hui.

Et l’école dans tout ça ?

Avec Jules Ferry, mais aussi Louise Michel, l’école occupe une place centrale dans la société. C’est l’époque où Victor Hugo dit qu’il vaut mieux ouvrir une école qu’une prison – d’ailleurs de nos jours on fait l’inverse… C’est aussi l’époque de Julie-Victoire Daubié, la première bachelière française, qui a enseigné et milité toute sa vie en faveur de l’accès à la connaissance pour tous les Français sans exception. Quant à Louise Michel, elle a tout de même créé trois écoles.

Jules Ferry et Julie-Victoire Daubié étaient Lorrains, Louise Michel est née dans un village haut-marnais, mais d’histoire et de culture lorraine, Vroncourt : y a-t-il une sorte d’«explication régionale» à la naissance de l’école moderne ?

Mon avis est que la politique sociale et culturelle initiée par les ducs de Lorraine avait réussi à faire de la Lorraine un des Etats les plus cultivés d’Europe occidentale ; c’est sans doute ce qui a lui valu d’être complètement «liquidée» par la France. La Lorraine se distinguait de sa turbulente voisine, au XVIIe siècle, par la richesse de sa culture et la volonté de ses dirigeants, les ducs, de partager cette culture, selon le principe suivant : plus le peuple est éduqué, plus l’Etat s’administre correctement. En vis-à-vis, Richelieu ne cessait de rappeler – il l’a écrit dans son testament politique – que l’éducation du peuple est de nature à ruiner le commerce, à ruiner les armées, donc à ruiner le pays. On est en train de revenir à quelque chose comme cela, quand on voit l’état dans lequel est l’école aujourd’hui. C’est pour cette raison que j’applaudis des quatre mains quand je vois que la Ville de Saint-Dié-des-Vosges crée le Printemps de Jules Ferry !

Finalement, quel parcours entre 1507, qui voit le baptême de l’Amérique à Saint-Dié-des-Vosges grâce à des documents transmis par le duc de Lorraine René II, et les lois scolaires du Déodatien Jules Ferry !

Oui, on est là dans une belle continuité historique. Saint-Dié était alors un «pôle rayonnant» considérable, un des fleurons de la Lorraine de l’époque, avec l’Université de Pont-à-Mousson et l’animation philosophique, théologique et musicale du secteur des trois abbayes.»

La récente projection publique de l’œuvre de Jacques Rouffio a permis de sortir ce film de l’oubli, un peu comme le «Printemps» sort Jules Ferry du musée…

Ce film a de grands mérites. Il présente Jules Ferry tel que je pense qu’il était : un être courageux et généreux, complexe comme le sont tous les êtres humains, parfois très ambigu. Un volontaire de la République, promoteur de l’école républicaine, de cette école seule capable de donner une vraie éducation citoyenne à tous les enfants du pays, et un homme qui a été horrifié par les massacres de la Commune. Le film présente aussi l’affrontement avec Clemenceau sur la question coloniale. Ferry lui dit «vous ne voulez pas que j’abandonne le monde à l’Angleterre ?». Vraie question du moment. Mais, en même temps, pour justifier quant au fond la colonisation outrancière de ce temps, il déclare à l’Assemblée nationale le 28 juillet 1885 que «les races supérieures ont un droit sur les races inférieures» ! Là c’est franchement contestable ! On n’est plus dans l’ambiguïté… C’est vrai que, sans le faire descendre de son piédestal, ce film présente Jules Ferry comme un homme parmi les hommes, avec ses forces et ses faiblesses. Jules Ferry : un notable, certes, un politicien considérable, un inoubliable «serviteur de l’Etat»… mais : un homme ! Sans parler bien sûr des qualités techniques et d’interprétation. C’est tout cela qui m’a impressionné. Je note surtout cette volonté de Jacques Rouffio de restituer «l’homme Jules Ferry» tel qu’il semble qu’il était vraiment. Grâce à lui, notre Déodatien sort de l’image froide des livres d’histoire et devient un homme attachant, qui se laisse porter par ses émotions, qui n’est pas une «machine politique». Cela a été pour moi une révélation.

Votre dernier livre, «Le loup de Métendal» (Presses de la Cité), évoque Jules Ferry…

Et beaucoup d’autres moments historiques ! C’est un roman construit autour de Clémence, l’héroïne, née en 1841 et qui mourra en 1919. Elle connaît ainsi le Second Empire, la guerre de 1870, la IIIe République, la Première Guerre mondiale… L’action se passe à Rambervillers. Clémence se bat pour que la tradition locale de la céramique, des grès flammés notamment, ne disparaisse pas. Elle découvre la tragédie de la colonisation en Algérie, car elle rencontre un homme qui était militaire là-bas et qui a connu les «enfumades de Bugeaud», cette technique cruelle qui était pratiquée par l’armée française et qui consistait à enfermer des otages dans une grotte puis à allumer un feu à l’entrée de celle-ci pour faire mourir les prisonniers… Quelques années plus tard, Clémence se remariera avec un Juif réfugié d’Alsace. A son côté, elle connaîtra la terrible montée de l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle et du début XX e. Malgré cet environnement redoutable, avec lui, elle sera heureuse. Tout cela montre la réalité de l’époque.

Envisagez-vous d’écrire un livre sur Jules Ferry ?

Jusqu’à présent, tous mes héros ont été des femmes…mais nul ne peut dire «jamais».»

…donc, pour faire un peu d’humour, vous êtes un peu «accro» à l’héroïne !

Accro à l’héroïne… féminine, bien sûr, belle et fascinante, comme toutes les vraies femmes ! En fait, je n’exclus pas d’écrire la biographie d’un homme. Je l’ai déjà fait, avec ma biographie de Chopin mais, avec lui, c’était très différent : il avait un moi féminin tellement développé ! La preuve : il voulait par sa composition et le piano reproduire le timbre de la voix féminine. En outre, je suis entré dans le livre par l’angle des femmes qu’il a aimées. A la réflexion, pourquoi pas un livre où Jules Ferry interviendrait ? Mais... pas simple, car sa vie est déjà un roman ! Et ça, Jacques Rouffio l’a bien compris…»

Le 22 avril 2010 / Propos recueillis par Frédéric Hoen

Photo: Maxime Perrotey